Guérir la violence : Explication des quatrains (47) à (51).

Publié le par Ashlar

 (47) Ce sont mes actes

 

Qui poussent mes persécuteurs ;

C’est à cause de moi qu’ils iront en enfer.

Ne suis-je pas leur meurtrier ?

 

Le tort que nous font les autres a pour origine nos propres actes passés. Et parce que nos actes poussent notre agresseur à créer du mauvais karma, nous causons, en quelque sorte, sa déchéance.

 

(48) Grâce à eux, mes nombreux crimes s’atténuent

Par l’exercice de la patience ;

A cause de moi, ils iront dans l’enfer

Aux longues souffrances.

 

(49) C’est moi qui suis leur persécuteur,

Ce sont eux qui sont mes bienfaiteurs ;

Comment, renversant les rôles,

Oses-tu t’irriter, cœur scélérat ?

 

 

Comme nous l'avons mentionné, lorsque quelqu'un nous fait du mal, il accumule du karma négatif. Mais à la réflexion, son acte nous fournit, à nous, l'occasion de pratiquer la patience et la tolérance, de créer du karma positif. Dans ces conditions, pourquoi réagir de façon perverse en nous mettant en colère, alors que nous devrions être reconnaissant?

 

(50) Si, grâce au mérite de mes bonnes dispositions,

Je ne tombe pas en enfer,

Que gagnent-ils

A ce que je préserve moi-même ?

 

Deux questions se posent alors. Puisque, lorsque quelqu'un me nuit, je lui donne l'occasion de créer du karma négatif, cela veut dire que je récolte, moi aussi, du mauvais karma pour avoir causé sa déchéance? Non, répond Shantideva, car si nous en profitons pour réagir de façon positive, par la patience et la tolérance, nous créons du bon karma.

 

Deuxièmement, si, grâce à mon agresseur, j'ai la chance de pouvoir pratiquer la patience et la tolérance, et de ce fait de créer du mérite, crée-t-il, lui aussi, du karma positif? Il n'en est rien, parce que le karma positif dû à la pratique de la patience ne prend effet que dans l'esprit de celui qui pratique cette patience.

 

(51) Si je leur rendais le mal qu’ils me font,

Ils ne seraient pas sauvés pour cela ;

Ma pratique spirituelle serait dénaturée

Et mon ascèse brisée.

 

Lorsque nous nous vengeons du mal qu'on nous a causé, non seulement cela n'est d'aucune utilité à notre agresseur – puisque nous lui nuisons – mais cela aura un effet destructeur sur nous-mêmes. Si nous sommes adeptes de l'esprit d'Éveil, nous dégradons notre pratique, et le courage que nous aurons acquis grâce à la patience et à la tolérance perdra sa force. La vengeance sera négative à la fois pour l'autre et pour nous-mêmes.

 

En se vengeant, on instaure un cercle vicieux. L'autre ne tolérera pas notre réaction et ripostera à son tour, entraînant une réaction similaire de notre part, et cela n'en finira jamais. A l'échelle d'une communauté, ce cercle vicieux se perpétue parfois de génération en génération. Tout le monde en souffre et la vie perd son sens. Dans les camps de réfugiés, une haine profonde se développe dès l'enfance, et certains la considèrent comme favorable à l'intérêt national. Ce raisonnement est à mon avis extrêmement étroit.

 

Lors d'une précédente discussion, nous avons parlé de la réaction appropriée aux attaques physiques, et de la nécessité de les tolérer. Mais ne nous méprenons pas : Shantideva ne dit pas que nous devons accepter avec résignation ce qu'on nous fait subir.

 

Ce problème est lié à la pratique bouddhiste de la générosité. Selon l'idéal du bodhisattva, on doit cultiver la générosité jusqu'à être capable de sacrifier son propre corps, si la situation l'exige. Mais il est essentiel de savoir juger le moment opportun. On ne peut faire ce sacrifice avant d'avoir acquis la force, la réalisation et d'autres qualités indispensables. Rappelez-vous ce que je disais précédemment : il ne faut pas abandonner ou sacrifier un objectif élevé pour un but mineur. Dans ces conditions, Shantideva ne peut pas conseiller au pratiquant de l,esprit d'Éveil de se résigner et d'accepter tous les sévices. La solution la plus sage est peut-être de s'en aller en courant, de fuir loin!

 

Il est important de juger si le moment est opportun, c'est-à-dire si notre propre degré de réalisation le permet, parce qu'on trouve, dans les écrits bouddhistes, l'histoire de grands contemplatifs qui ont accompli le sacrifice de leur corps. Dans les Jatakas, on lit que le Bouddha, lors d'une vie précédente, supporta les blessures physiques qu'on lui infligeait et finit par accepter sans se dérober que son corps soit mutilé et taillé en pièces. Ce genre de pratique n'est possible que si l'on a atteint un haut niveau de réalisation, et si l'on sait que ce sacrifice servira une cause élevée.

 

Ces exemples montrent que lorsque nous nous engageons dans une pratique, il est important d'évaluer les circonstances, les conséquences à court et à long terme, et le pour et le contre.

 

Le Vinaya, qui regroupe l'ensemble des écrits traitant de la morale et de la discipline monastique, est généralement moins souple sur les questions d'éthique que les textes du Grand Véhicule. Dans ce recueil, le Bouddha déclare pourtant que certains actes catégoriquement proscrits peuvent être autorisés dans certains cas exceptionnels. Il enseigne différents préceptes que ses disciples doivent observer, mais spécifie que dans certaines circonstances, à certains moments et pour certaines personnes, il n'est pas nécessaire de les suivre. On voit que même le Vinaya, malgré sa rigueur, recommande de tenir compte du contexte et des circonstances.

 

Jusqu'à présent nous avons surtout parlé des blessures et des souffrances physiques infligés par les autres, et de la façon dont nous devons réagir. Shantideva, dans les prochains quatrains, aborde les blessures mentales, comme la peine causée par les insultes ou le mépris.

 

Publié dans Bouddhisme

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